Il avait juré fidélité au PGA Tour. Il avait expliqué que 400 millions de dollars ne changeraient rien à sa vie. Il avait même assuré, quelques mois avant son départ, qu’il s’amusait des rumeurs l’envoyant vers le LIV Golf. Trois ans plus tard, Jon Rahm quitte finalement le circuit saoudien, après avoir remporté trois fois de suite son classement individuel. Retour sur quatre années au cœur de la « guerre » qui a bouleversé le golf professionnel.
F.P.
Il y a des petites phrases qui vieillissent mal. Et celles de Jon Rahm constituent aujourd’hui une formidable bande-son de la révolution du golf. En février 2022, alors que le LIV Golf n’est encore qu’une menace dont on parle beaucoup, mais qui n’a pas encore véritablement bouleversé le paysage, l’Espagnol ne veut pas en entendre parler. « Je déclare officiellement ma fidélité au PGA Tour, » lance-t-il. « Je pense que le meilleur héritage que je puisse construire sera sur le PGA Tour. »
Quelques mois plus tard, à l’US Open, il enfonce le clou. « Mon cœur est avec le PGA Tour. »
Pourquoi ? Parce que pour Jon Rahm, le golf ne se résume pas simplement à l’argent. Il parle d’histoire, de mémoire, de lieux mythiques. « Il y a une signification quand vous gagnez le Memorial. Quand vous gagnez l’épreuve d’Arnold Palmer à Bay Hill. Cela compte beaucoup pour moi. »
Et puis il y a cette phrase qui va lui revenir comme un boomerang quelques mois plus tard. À la question de savoir si un contrat de 400 millions de dollars pourrait changer sa vie, il répond : « Notre style de vie changerait-il si je recevais 400 millions de dollars ? Non ! Je pourrais prendre ma retraite dès maintenant avec ce que j’ai gagné depuis le début de ma carrière et vivre très heureux sans rejouer au golf. Je joue pour l’amour du jeu. »
À ce moment-là, l’histoire semble écrite. Mais elle ne l’est pas….
2022 : fidèle au PGA Tour
L’arrivée du LIV Golf provoque un séisme. Phil Mickelson, Dustin Johnson, Sergio Garcia, Brooks Koepka et bientôt Bryson DeChambeau quittent le PGA Tour. Jon Rahm, lui, reste ! Il ne sent pas le projet. Il n’aime pas le format.
« Pour moi, un départ en shotgun sur trois jours, ce n’est pas un tournoi de golf. Pas de cut. C’est aussi simple que ça. »
Son ambition reste claire : jouer « contre les meilleurs du monde » dans des compétitions dont l’histoire compte.
En novembre 2022, il explique même que l’argent n’entre pas dans ses décisions. « L’argent n’est pas la raison pour laquelle j’ai commencé à jouer. Ce n’est pas la raison pour laquelle je joue. » Et puis il y a cette petite phrase : « Chaque décision que je prends en matière de golf vise à devenir le meilleur joueur possible. »
Il semble alors appartenir à une autre époque. Celle où la carrière d’un champion se construit autour des Majeurs, du PGA Tour, de la Ryder Cup et de l’histoire. Mais l’histoire du golf est justement en train de changer…
2023 : le dernier « non »
En avril 2023, l’Espagnol remporte le Masters. Il est au sommet de son art. Puis vient la Ryder Cup à Rome, où il est l’un des grands artisans de la victoire européenne. Et pourtant, quelques semaines plus tard, les rumeurs s’activent… Jon Rahm sur le LIV ?
Il en sourit, assurant au mois d’août : « Je rigole quand les gens me voient rejoindre le LIV. Je n’ai jamais aimé le format. »
Puis vient le mois de décembre, là où tout bascule…
Décembre 2023 : le séisme
Le 7 décembre, Jon Rahm apparaît vêtu d’un blouson aux couleurs du LIV et confirme ce que beaucoup refusaient encore de croire. Il rejoint le circuit dissident. Le Masters Champion devient le plus gros poisson recruté par le circuit saoudien.
Les estimations concernant son contrat dépassent les 300 millions de dollars, certains médias évoquent même une somme avoisinant les 450 millions.
La contradiction est évidente. Il est sommé de s’expliquer… « Quand j’ai dit que le LIV n’était pas fait pour moi, je le pensais vraiment. Mais entre-temps, les choses ont beaucoup changé dans le golf. »
Il estime que le monde dans lequel il avait pris cette position n’existe plus. Le PGA Tour et le PIF viennent justement d’annoncer, en juin, un projet d’accord destiné à mettre fin à leur « guerre ». Le golf professionnel est désormais engagé dans une recomposition complète.
Et l’Espagnol met en avant la croissance et l’innovation du LIV. L’argent compte aussi. Cette fois, il le reconnaît. Mais il insiste sur une autre dimension : sa famille. « En tant que mari et père, j’ai le devoir d’offrir à ma famille les meilleures opportunités et le maximum de ressources possible. »
La Ryder Cup en suspens
Au moment de signer, Jon Rahm sait qu’il prend un risque immense. La Ryder Cup est l’une des choses qui comptent le plus pour lui. « C’est un gros risque à prendre », avoue-t-il. Mais il compte bien conserver sa place dans l’équipe européenne. « Si cela ne dépendait que de moi, je serais éligible pour jouer. »
Cette phrase dit beaucoup de Rahm. Il quitte le PGA Tour, mais refuse de renoncer à la Ryder Cup. Il rejoint le LIV, mais veut continuer à défendre les couleurs de Team Europe.
2024 : la réponse sur les fairways
Sur le terrain, il démontre très vite qu’il n’est pas venu sur le LIV en préretraite. Avec Legion XIII, son équipe, Rahm devient immédiatement l’un des cadors du nouveau circuit. Le format qu’il critiquait ? Il s’y adapte. Les tournois en 54 trous ? Il gagne. Le jeu par équipes ? Il découvre qu’il peut lui trouver un intérêt.
« L’un des éléments les plus importants du sport, c’est le fait de suivre et de vibrer pour une équipe, » lance-t-il. Il cite évidemment son club de cœur, l’Athletic Bilbao.
Le Rahm version LIV commence alors à se construire. Trois titres de Champion pour devenir… le symbole incontestable du circuit.
2026 : le retour des interrogations
Car derrière les performances de Jon Rahm, le LIV change de visage. Le PIF saoudien cesse progressivement son financement. Le LIV raccourcit sa saison, réduit ses effectifs et finit par déposer le bilan. Le projet pour 2027 est baptisé LIV 2.0.
Mais la fuite des « stars », qui a commencé avec celles de Patrick Reed et de Brooks Koepka, devrait inexorablement se poursuivre…
Ce mercredi, lors d’une audience consacrée à la procédure de faillite, l’avocat de Jon Rahm, John Beck, prend la parole. La déclaration est courte, mais définitive :
« M. Rahm a examiné de manière indépendante les conditions proposées de LIV 2.0 et a déterminé que ces conditions lui étaient inacceptables. Il ne participera donc pas à LIV 2.0. »
Trois saisons après son arrivée, Jon Rahm quitte donc le circuit dissident. Il s’en va au moment où le modèle économique du LIV est profondément bouleversé. Dans le cadre de la procédure de faillite, Rahm apparaît même comme le plus gros créancier individuel du LIV, avec une créance non garantie estimée à 7,5 millions de dollars.
Et maintenant ?
Le retour vers le PGA Tour semble pour l’instant tellement loin pour l’Espagnol… mais l’hypothèse nourrit tous les fantasmes. Ce qui est certain, en revanche, c’est que Jon Rahm aura été l’un des personnages centraux de la guerre qui a bouleversé le golf mondial.
En 2022, il disait : « Mon cœur est avec le PGA Tour. » En 2023, il expliquait : « Cette décision est la meilleure pour moi et ma famille. » En 2024, il assumait : « Les dynamiques ont commencé à changer. » En ce mois d’octobre, son avocat affirme que les nouvelles conditions du LIV 2.0 sont « inacceptables ».
Est-ce à dire que le départ fracassant de son plus bel ambassadeur va sonner le glas du LIV 2.0 ? On n’est pas loin de le penser. Et quelle sera la décision à venir d’un garçon comme Tyrrell Hatton ? L’effet boule de neige pourrait cette fois-ci être définitivement fatal…
Photo : Getty Images














