Interview

Rory McIlroy : « Le plus beau jour de ma vie de golfeur »

14 avril 2025

Comme toujours avec Rory McIlroy, le bonhomme s’est livré sans artifice durant la conférence de presse suivant sa victoire désormais historique. Des moments de joie, des moments de partage, des moments d’émotions aussi… Un vrai régal.

Propos recueillis par L.V., à Augusta

Une fois n’est pas coutume, c’est Rory McIlroy, vêtu de cette veste verte chèrement acquise, qui s’est posé lui-même la première question lors de la traditionnelle conférence de presse quelques minutes après la cérémonie officielle de la remise de la veste verte sur le putting-green niché entre les tee de départ du 1 et du 10 de l’Augusta National Golf Club.

RORY MCILROY : J’aimerais moi-même commencer cette conférence de presse par une question. De quoi allons-nous tous parler l’année prochaine ? (Rires).
RORY MCILROY : C’est un rêve devenu réalité. J’ai toujours rêvé de ce moment. Je l’ai évoqué lors de la cérémonie de remise des prix, mais voir Tiger (Woods) ici en 1997 faire ce qu’il a fait, puis remporter sa première veste verte, je pense que cela a inspiré tant de gens de ma génération à vouloir imiter son œuvre. Vous savez, il y a eu des moments dans ma carrière où je ne savais pas si j’aurais ce beau vêtement sur les épaules (la veste verte), mais je ne me suis pas facilité la tâche aujourd’hui. Certainement pas. J’étais nerveux. C’était l’une des journées les plus difficiles que j’ai jamais eues sur un parcours de golf.

Bizarrement, j’ai l’impression que le double bogey sur le premier trou m’a un peu calmé. Et c’est drôle, en me dirigeant vers le deuxième tee, la première chose qui m’est venue à l’esprit, c’était Jon Rahm, il y a quelques années, qui avait fait un double sur le premier trou (Ndlr, au premier tour en 2023) et gagné à l’arrivée. Au moins, j’étais dans le bon état d’esprit et j’y pensais positivement. Ce fut une journée vraiment mouvementée. C’était vraiment difficile. On aurait presque dit un US Open plutôt qu’un Masters à certains moments, vu la fermeté et la rapidité des greens. Mais je suis vraiment fier de la façon de me remettre du double au 1 et aussi celui du 13. Je ne sais pas si des champions du Masters ont réussi quatre doubles cette semaine, mais je suis peut-être le premier (Ndlr, aucun n’y était parvenu). Ce fut une véritable montagne russe d’émotions aujourd’hui.

Et honnêtement, ce qui m’est ressorti sur le dernier green du play-off, c’est au moins 11, voire 14 ans d’émotions refoulées. Depuis 2011, je trouve ça tellement ironique aussi. Ce matin, je suis arrivé à mon casier, je l’ai ouvert et il y avait un mot d’Angel Cabrera qui me souhaitait bonne chance. Et Angel Cabrera était le joueur avec qui j’avais joué le dernier jour en 2011. C’était à la fois gentil et un peu ironique. Ça a duré 14 longues années, mais heureusement, j’ai fait le boulot.

Justement, pouvez-vous nous en dire plus sur la difficulté, voire la torture, de revenir ici chaque année ? On parle de votre victoire et de votre échec, et on suppose que vous n’avez probablement pas pu dire ce que vous pensiez à l’époque. À quel point était-ce difficile en réalité ?
R.M. : Je crois que je porte ce fardeau depuis août 2014. Cela fait presque onze ans. Et pas seulement pour gagner mon prochain tournoi Majeur, mais aussi le Grand Chelem en carrière. Essayer de rejoindre un groupe de cinq joueurs pour y parvenir, et voir beaucoup de mes pairs obtenir des vestes vertes au passage… Alors oui, ça a été difficile, et j’ai essayé d’aborder ce tournoi avec l’attitude la plus positive à chaque fois que j’y suis allé.

Je pense que grâce à l’expérience accumulée en revenant ici chaque année, je me sens un peu plus à l’aise. J’en ai parlé en début de semaine, mais vous savez, il faut en parler et le faire. Et aujourd’hui, ça a été difficile. J’étais incroyablement nerveux ce matin. Vraiment nerveux au premier trou, comme vous l’avez vu avec le double, mais comme je l’ai dit, ça m’a calmé et j’ai pu rebondir et faire preuve de cette résilience dont j’ai souvent parlé. C’était un poids lourd à porter, et heureusement maintenant je n’ai plus à le porter. Et cela me libère. Je sais que je reviendrai ici chaque année, ce qui est très agréable.

Je crois sincèrement que je suis un meilleur joueur qu’il y a dix ans

Rory McIlroy

Pouvez-vous décrire les efforts que vous avez fournis pour y parvenir et comment vous avez réussi à garder la foi ?
R.M. : Il faut être un éternel optimiste dans ce sport. Je le répète sans cesse. Je crois sincèrement que je suis un meilleur joueur aujourd’hui qu’il y a dix ans. C’est tellement difficile de rester patient. C’est tellement dur de revenir chaque année et de faire de son mieux sans y arriver.
Sur les neuf derniers trous aujourd’hui, et je me suis demandé si j’allais encore laisser passer ça. Mais, encore une fois, j’ai répondu avec des coups décisifs quand il le fallait, et j’en suis vraiment fier. Mais oui, ça a été une semaine émotionnellement épuisante pour plein de raisons, avec plein de tours en dents de scie. Je suis absolument ravi d’être assis ici à la fin de la semaine, et être le dernier homme debout.

Qu’est-ce qui vous passe par l’esprit, juste avant votre double au 13, quand Bryson DeChambeau est en train de chuter et que vous voyez tous ces joueurs revenir sur vous ?
R.M. : Je pensais avoir joué le 13 de façon intelligente, au moins pour les deux premiers coups, avec un bois 3 au départ, et l’avoir placé dans une bonne position. J’avais 75 mètres jusqu’au trou. Il était situé dans un petit renfoncement et était en montée. Et d’habitude, quand je frappe un coup de wedge en montée, il sort un peu à gauche. Je me suis laissé quelques mètres à droite. Je ne visais pas le ruisseau, mais la balle est sortie un peu faible et un peu à droite. Et ça s’est transformé en double alors qu’on vise le birdie. Et puis voir ce que Rosey (Justin Rose) et Ludvig (Åberg) faisaient à ce moment-là…

Mais en même temps, je savais qu’il me restait le 15 à jouer. Le bogey du 14 n’a pas aidé non plus. Mais après le coup de départ du 15, j’avais toujours l’impression d’être dans le coup. Je crois que le seul trou qui ne m’inquiétait pas, mais qui me trottait dans la tête, c’était le 16, car c’était un coup inhabituel un dimanche, probablement pour le 50e anniversaire du coup de Jack (Nicklaus) en 1975. C’est un endroit très difficile, et pour réussir mon coup, je pense que les fers que j’ai frappés en arrivant, les 15, 16 et 17, n’étaient pas vraiment les derniers en régulation, mais en play-off, j’ai réussi beaucoup de bons coups. Je pense que depuis je ne sais combien d’années, il semble que les joueurs qui mènent l’approche dans ce tournoi sont généralement ceux qui gagnent ou qui ont de très bonnes chances. Je pense que mon approche a été globalement très bonne cette semaine. Cela s’est vu sur les derniers trous.

Je ne comprenais pas pourquoi je m’étais retrouvé dans une situation aussi avantageuse en 2011, et je ne comprenais probablement pas pourquoi j’avais laissé passer cette occasion

Rory McIlroy

Si vous pouviez remonter le temps et vous voir ici dimanche soir en 2011, que verriez-vous et que diriez-vous ?
R.M. : Je verrais un jeune homme qui ne connaissait pas grand-chose au monde. Oui, je dirais que je verrais probablement un jeune homme avec beaucoup à apprendre et à grandir… Peut-être que je ne me comprenais pas moi-même. Je ne comprenais pas pourquoi je m’étais retrouvé dans une situation aussi avantageuse en 2011, et je ne comprenais probablement pas pourquoi j’avais laissé passer cette occasion.

Mais je pense qu’il faut juste faire un peu plus d’introspection. Cette expérience, ces désillusions… Je lui dirais de garder le cap. Et continuez à y croire. Et je dirais ça à tous les jeunes qui écoutent. J’ai réalisé mes rêves aujourd’hui, et je dirais à tous ceux qui écoutent : croyez en vos rêves, et si vous travaillez dur et que vous vous investissez, vous pouvez réaliser tout ce que vous voulez.

Expliquez-nous cette nervosité qui vous a apparemment assailli au tee du trou n°1…
R.M. : J’avais un nœud dans l’estomac. Je n’ai pas vraiment eu faim de la journée. J’ai essayé de me forcer à manger. Vos jambes sont alors un peu molles… C’est une véritable bataille mentale pour rester dans l’instant présent et réussir le coup suivant. C’était ma bataille aujourd’hui. Ma bataille était contre moi-même. Je ne l’étais contre personne d’autre. À la fin, c’était contre Justin, mais ma bataille aujourd’hui était contre mon mental et pour rester dans le présent. J’aimerais dire que j’ai fait mieux que prévu. Ça a été difficile, c’est vrai, mais j’ai réussi.

Quel sentiment vous anime lorsque vous voyez votre balle s’arrêter tout juste avant la pièce d’eau au 11. Et l’avez-vous vu s’arrêter d’ailleurs ?
R.M. : J’ai eu de la chance toute la semaine. Je pense qu’avec tout ce que j’ai dû endurer ces dernières années, je l’ai mérité (rires). A chaque fois que je me retrouvais dans les arbres cette semaine, j’avais une ouverture. Même sur le deuxième coup sur le 7 aujourd’hui, que je n’aurais probablement pas dû tenter.

Harry (Ndlr, Harry Diamond, son caddie) me disait de ne pas le faire. Mais je me disais : « Non, non, je peux le faire. » J’ai donc profité de ma chance toute la semaine, et il en faut un peu pour gagner ces tournois. Je n’ai pas vu la balle au 11, mais j’ai entendu le grognement de la foule lorsqu’elle s’est dirigée vers elle, puis les acclamations lorsqu’elle s’est arrêtée, et je l’ai évidemment vue. En fait, Bryson (DeChambeau) a frappé dans l’eau, et je regardais ma balle en me demandant : « Devrais-je courir aller la frapper ? Afin d’éviter qu’elle ne roule ? » Mais quand je suis arrivé sur elle, elle était sur un petit terrain plat, donc ça allait. Mais oui, j’ai eu beaucoup de chance.

Je ne vais pas comparer ça à des moments de la vie comme un mariage ou la naissance d’un enfant. Mais c’est le plus beau jour de ma vie de golfeur

Rory McIlroy

Qu’avez-vous dit à Justin Rose à l’issue de ce play-off ? Et vice versa ?
R.M. : Je l’ai félicité pour sa superbe semaine. J’ai dit : « C’est ironique que ça arrive comme ça. » Nous avons été invités à dîner par quelques membres du club mardi soir, et nous étions les deux seuls joueurs à cette table, et on s’est retrouvés tous les deux en play-off. C’est drôle quelque part. Mais c’est un grand champion. Il a fait preuve d’une telle grâce tout au long de sa carrière.

Vous savez, égoïstement, j’étais content que ce soit un autre Européen en play-off. On est sur une bonne lancée en ce moment. C’est l’année de la Ryder Cup. Justin est un grand champion. Je me souviens d’avoir regardé le play-off de 2017, quand il a affronté Sergio. Et ça n’a pas vraiment tourné en sa faveur non plus. Mais il a un palmarès phénoménal ici, et je compatis un peu avec lui parce qu’il a été si proche. C’est un bon ami. J’espère qu’il aura encore quelques opportunités.

Vous et Harry (Diamond) avez grandi ensemble dans une petite ville et joué à des jeux d’enfants. Qu’éprouvez-vous aujourd’hui de l’avoir à vos côtés alors que vous avez réalisé ce rêve d’enfant ?
R.M. : Je connais Harry depuis que j’ai sept ans. Je l’ai rencontré sur le green du Holywood Golf Club. On a passé tellement de bons moments ensemble. Il a été comme un grand frère pour moi toute ma vie (il se met à pleurer).

Pouvoir partager cela avec lui après toutes les situations difficiles que nous avons vécues, toutes les conneries qu’il a dû subir de la part de gens qui ne connaissent rien au jeu, ouais, cette victoire est autant la sienne que la mienne. Il représente une part importante de ce que je fais, et je ne pourrais penser à personne de mieux avec qui partager cela que lui.

Où se situe ce jour (le 13 avril 2025) parmi les meilleurs de votre vie et à quel point êtes-vous fier de vous-même ?
R.M. : C’est tout là-haut. Je ne vais pas comparer ça à des moments de la vie comme un mariage ou la naissance d’un enfant. Mais c’est le plus beau jour de ma carrière de golfeur. Je suis très fier de moi. Je suis fier de n’avoir jamais abandonné. Je suis fier d’avoir toujours su me relever, de m’être relevé et de ne pas m’être laissé abattre par les déceptions. Je reparle de cet éternel optimiste. Oui, je suis très fier.

Photo : Masters Tournament

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