Les spectateurs du Masters, les patrons comme on les appelle officiellement à Augusta, assistent tous au tournoi sans téléphone. Une expérience unique dans le sport moderne, qui change beaucoup de choses. Le public vit les coups des champions, les respecte et goûte pleinement l’instant présent. On a pu tester pour de vrai cette atmosphère à nulle autre pareille pour la toute première fois, et on n’a pas été déçu…
De notre envoyé spécial à Augusta
Premier Masters. Premier tour. Et premiers frissons au départ du 1. Il fait frais, bien frais ce jeudi matin, mais le ciel de Géorgie est déjà merveilleux, d’un bleu limpide, et la vue surélevée sur le tee n°1 est un enchantement. La foule se presse gentiment, même si, à 8 heures, une grande partie des patrons est sûrement dans la queue du Masters Shop, cette boutique officielle au succès fou.
On a jeté un œil avant d’aller vers le 1 : la queue est annoncée d’une durée de 1 h 20. À 8 heures du matin, donc…
Il faut dire que les “patrons” attendent bien sûr l’arrivée des stars pour aller sur le parcours. Les emplettes avant le spectacle, donc. Dans les premières parties phares, il y a Dustin Johnson, Tommy Fleetwood, Shane Lowry, Patrick Reed, Jason Day…
La partie de 10 h 07 est la plus attendue par le public, avec Bryson DeChambeau, flanqué de Matt Fitzpatrick et Xander Schauffele. Puis, 24 minutes plus tard, viendra celle du tenant du titre, Rory McIlroy, accompagné de Cameron Young et de l’amateur Mason Howell.
On est restés, nous aussi, à l’affût de ces départs de stars, juste à côté du putting‑green placé aux abords du tee n°1, là où les joueurs affûtent une toute dernière fois leur putter. On hume l’atmosphère. Les gens, équipés des produits estampillés Masters, prêts à marcher toute la journée ou, pour certains, endimanchés comme s’ils se rendaient à une garden party, ont un point commun : ils affichent tous sur leur visage leur bonheur d’être là.
Les emplettes, puis le spectacle
On longe le fairway du 1 après le bon départ de DeChambeau et, déjà, ce qui frappe, c’est la bienveillance. Elle transpire dans les rangées de spectateurs. Matt Fitzpatrick est anglais, mais quand il sauve le par après un chip sublime, les applaudissements sont nourris. Et puis, la bonne surprise, c’est que, malgré la densité de la foule, on peut voir les coups, admirer la retombée des balles, saisir les effets, mesurer les putts diaboliques des greens. C’est encore plus simple sur d’autres parties, mais même pour les ténors, on voit.
Parce que les patrons ne se bousculent pas pour se faire la meilleure place au premier rang des cordes. Parce que les patrons se demandent si la personne placée derrière eux voit bien. Ainsi, une maman a eu à peine à demander aux spectateurs devant elle de laisser s’avancer son fils, haut comme trois pommes. La porte s’est ouverte pour le gamin naturellement. Il a pu voir Rory sauver le par au 1.
Parce que les patrons, aussi, ont du respect pour le jeu de golf. On a pu le constater quand nos deux voisins américains devisaient en chuchotant sur une anecdote entre Justin Rose et son caddie. À 60 mètres de là, Hideki Matsuyama s’apprêtait à taper son coup de fer. « Je finis mon histoire après ça », a dit l’homme à la casquette verte. Une fois la balle posée sur le green, il a repris sa petite histoire… Et pourtant, il n’y avait aucun risque que le Japonais n’entende tout ça…
On laisse passer les enfants, on se tait quand le joueur tape son coup
Et puis, si tout est aussi parfait, apaisé, passionné, c’est sans doute surtout parce que les patrons ne lèvent aucun téléphone pour immortaliser les coups de golf qu’ils admirent.
C’est la différence majeure avec les autres tournois de golf. Ici, personne n’a de téléphone portable ou d’appareil photo — sauf, bien sûr, les professionnels, mais ils sont placés sans risque de gêner le public. C’est interdit. Et quand on dit interdit, c’est rigoureusement interdit. Vous sortez un smartphone et c’est l’expulsion du parcours. Il n’y a pas de carton jaune. Demandez à l’ancien vainqueur de l’U.S. Open Mark Calcavecchia.
Alors, bien sûr, c’est parfois frustrant de ne pas connaître immédiatement le score de l’un de vos joueurs favoris, ou de ne pas savoir comment Patrick Reed a réussi un eagle au 2, puis un autre au 8, par exemple. Il faut lever la tête vers les superbes leaderboards manuels disséminés un peu partout sur le parcours pour en savoir plus sur les scores en cours ou pour connaître l’identité du leader. L’ère de l’instantanéité n’a pas cours ici. Ici, le temps a une autre valeur. On apprécie ce qu’on a choisi de regarder. Et on emmagasine des souvenirs avec sa mémoire.
Dans les allées d’Augusta, le temps se consomme différemment
Quand on a eu la chance de suivre une Ryder Cup ou un U.S. Open de près, les différences sont nombreuses. Personne ici ne chambre un joueur qui part à la faute. Personne ne hurle smashed potatoes après un drive. Le public est passionné, attentif, respectueux, concentré.
Suivre une journée d’un grand événement de sport dans ces conditions a presque quelque chose d’anachronique, dans une époque où tout se fait, tout se consomme vite. Et pourtant, on a envie de dire que ce devrait être un exemple à imiter. Partout. Le Masters, c’est toute une époque. Qu’on aimerait voir durer à jamais.
©The Masters













